1er jour de la tournée des pancartes, voyage été 2011

Le tour prévu était celui du neuf trois, soit l'addition des tours du 49 (Maine-et-Loire) et du 44 (Loire-Atlantique). Il s'est transformé en tournée des pancartes.

de NANTES à CHOLET

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D'abord il a fait beau. Au cours de ces premiers kilomètres, je m'efforce de retrouver le rythme du vélo lourd. J'apprécie le confort de la route, par contraste avec les difficiles berges de canaux des tours de roues initiaux de l'an passé. Traverser le vignoble puis les Mauges n'est pas de tout repos, même sur goudron lisse. J'ai croisé et ai été dépassé à plusieurs reprises par des véhicules de la Gendarmerie nationale ; mon parcours entrelace une voie à très grande circulation un jour de grand départ, et ces routes secondaires doivent leur convenir pour aller et venir sans risquer les encombrements. Les rythmes biologiques sont communs aux mammifères ; quand les animaux brouteurs arrêtent pour ruminer, les animaux à moteur arrêtent pour manger, le cyclocampeur peut continuer plus tranquille.

A la lecture de ces annotations tranquillement banales, on pourrait se dire que tout fut pour le mieux en cette première journée. Sauf que. J'ai attrapé des coups de soleil, en particulier sur les pieds, à cause des sandales, et parce que je n'avais pas mis de crème protectrice à temps. Ça me les fera, les pieds. J'étais à la limite du coup de chaud, avec une grosse soif à l'arrivée.

La jeune femme à l'accueil au camping m'a demandé ma carte d'identité. J'ai rétorqué que ce document n'est pas obligatoire (depuis un an après ma naissance si ma mémoire est bonne). La période pétainiste, où la carte d'identité française était indispensable, rend les français réticents face à ce bout de carton puis de plastique sans lequel j'ai vécu pendant trente ans. Je suis provisoirement en déplacement quotidien, mais agacé par ceux qui voudraient me soumettre à la loi de 1917 sur les populations nomades. Les flics souhaiteraient que personne ne puisse circuler sans une puce sous la peau montrant qu'il est bien lui-même. Cette vision paranoïaque leur vient des difficultés qu'ils rencontrent au quotidien. Reiser disait que deux catégories nous emm... : les voleurs, qui nous obligent à trimbaler des tonnes de clés, et les gendarmes qui nous obligent à trimbaler des tonnes de papiers. Je n'ai pas de problème à devoir prouver mon identité aux représentants de l'ordre, cela m'est arrivé une fois (je ne ferais donc pas partie des suspects habituels), aux autres si.

Dans les campings municipaux, la demande de la carte d'identité est presque systématique. Cette agaçante habitude est entretenue par les agents du Trésor public qui contrôlent sourcilleusement les régisseurs, au besoin en inventant des règles non prévues par le droit. Quelle importance pour le percepteur que mon paiement en liquide soit enregistré au nom de Jean Dupont de Nemours ou d'Edson Arantes do Nascimento de Brasilia ?

On m'attribua l'emplacement numéro 75, et un plan du terrain. Je fis un premier tour, sans trouver ce 75 (parisien tête de chien, parigot tête de veau). Puis un second tour, et encore un. En cherchant l'espace introuvable numéroté 75, j'ai croisé une voiturette à moteur électrique conduite par une personne de sexe féminin malgré sa carrure et ses allusions graveleuses bien dans la manière des soudards. Elle frimait devant deux ou trois gamines pré-pubères qu'elle trimbalait dans sa petite bagnole de golf. Je remontais pour la nième fois une bosse dans le camp. J'ai eu droit à un « c'est dur dans les côtes », qui me donna envie de les lui frotter. Passons.

Passa justement un brave homme dans une voiture sérigraphiée. Sans doute un employé de la ville. Je m'informais de l'emplacement tête de chien. Il me conseilla de me poser là où une place était libre. Ce que je fis, après m'être un peu désaltéré.

En face, une dame âgée attaquait un gros livre, ses petites lunettes calées sur le bout de son nez sous son chignon gris. Avec son air de grand-mère de conte de fée, elle ne pouvait que susciter l'attendrissement. La vulgaire repassa dans sa voiturette. « Vous lisez quoi m'dame ? », répété deux fois bien fort, à cause que la vieille dame entendait haut, et pour être bien perçue à la cantonade. « Ça à l'air gros, mais vous savez ce qu'on dit, plus c'est long plus c'est bon ». Je n'avais pas, hélas, mis la boite à gifles dans la liste du contenu des mes sacoches.

Sur ce, arriva une jeune femme blonde, visiblement très accrochée à ce qu'elle semblait considérer être l'ordre des choses, et avec la même capacité à prendre en considération un autre point de vue que le sien que la tour carrée de Chalus d'où fut abattu Richard Cœur de Lion. Certes, je n'étais pas sur l'emplacement attribué. Sans doute je devais me déplacer, d'autant que des clients (dont je n'étais pas ?) avaient réservé pour le soir-même et pour deux semaines l'emplacement où j'avais (mal) choisi de m'installer. Je lui répondais que j'étais fatigué et qu'il me faudrait un peu de temps pour me déplacer. Elle insista. Me demanda si l'on m'avait fourni un plan, ce que je compris comme une manière de me traiter de crétin. Ajouta que l'on ne pouvait ainsi gérer un terrain. Et encore, et encore, et encore.

Déshydraté, fatigué, et lassé par cette insistance absurdement inutile puisqu'à aucun moment je n'avais manifesté mon désaccord sur le fond de ses itératives et lancinantes argumentations, j'ai fini par l'envoyer paitre, de manière fort sonore, et en termes choisis pour marquer sans ambages ma désapprobation. Le vieux bonhomme expérimenté que je crois être s'est trompé deux fois aujourd'hui. La première en gérant sa première journée comme un couraillon angoissé. La seconde en ne mesurant pas que la petite blonde n'avait aucune expérience de la contradiction ni d'autres arguments que ceux de la gestionnaire d'une surface quadrillée. Je me suis senti nounours aligné avec des poupées sur le lit d'une petite fille faisant sa commandeuse en secouant son index pour imiter maman et la maitresse. Elle devait être l'ainée dans sa famille. Elle parlait un anglais fort correct en s'adressant poliment aux clients patients qui sortirent leur pliants. Si la péronnelle m'avait parlé, dans la langue de Molière, de Shakespeare ou de Cervantes, en utilisant le même ton qu'à leur égard, ma chanson eut été en réponse fort différente également.

L'esclandre clos, je pris le parti d'aller prendre une douche. Un peu d'eau tiède ne pouvait que me requinquer.

Au retour, le négociateur m'attendait. Subtilement, il a immédiatement manifesté de l'empathie. Elle ne m'avait parlé que d'elle, il ne m'a parlé que de moi. Les clés du camion lui reviennent. Et pourtant, il est possible qu'elle soit mieux payée que lui, si ce n'est cette saison, au cours des prochaines, dans cet emploi ou un autre, parce qu'elle aura été aux écoles plus longtemps.

Elle apprendra, je le souhaite, pour elle et son entourage, notamment professionnel. Mieux vaudra quand même ne pas lui confier de responsabilités tant qu'elle ne saura pas lire une situation conflictuelle ou potentiellement conflictuelle, en maitrisant le fait de ne pas l'envenimer par ignorance des relations humaines. Mais, fondamentalement, j'eusse dû mieux gérer mon premier jour.

La suite : 2ème jour de la tournée des pancartes, voyage été 2011